Philosophie-politique-Recensions d'ouvrages

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La Tragédie du Pouvoir. Une Psychanalyse du Slogan Politique -de Charles Zacharie Bowao

Ces trois dernières années, Charles Zacharie Bowao, philosophe congolais a publié trois essais autour de l’éthique en politique, de l’imposture de l’ethnocentrisme dans l’univers politique congolais et africain, et du plaidoyer sur la question du changement de la Loi fondamentale au Congo-Brazzaville. Considérer ces textes, c’est comprendre l’importance que le philosophe Bowao accorde à l’évolution des institutions, à l’alternance démocratique et à la place de l’éthique en politique. Le titre de l’ouvrage soumis à notre analyse illustre très bien cette volonté qu’a l’auteur d’apporter une lumière sur les questionnements démocratiques aujourd’hui victimes de la barbarie tyrannique des chefs d’État assoiffés de pouvoir et matérialisés par les soi-disant parti fondateurs.

 

Écrit dans le contexte précis de la brûlante question du changement de la Constitution du 20 janvier 2002 en République du Congo, La tragédie du pouvoir. Une Psychanalyse du Slogan Politique, tout en ciblant la dite question est un plaidoyer pertinent pour les politiques africaines qui se ressemblent tant dans la mal gouvernance que dans la pratique des méthodes violentes et exclusives dans leur gestion de la cité. Sans nous limiter à la dimension congolaise, nous nous focaliserons également sur la dimension plus universelle du livre. Ainsi donc la question globale posée est celle de « nos institutions, de leur valeur, du respect que nous avons pour elles et de ce qu’on appelle ordinairement l’état de droit » (Bowao, 5). Les questions que soulèvent les cinq chapitres de ce livre concernent tous les pays d’Afrique. D’ailleurs, l’auteur n’hésite pas à prendre l’exemple du Niger et du Burkina Faso pour illustrer ses prises de position.

 

 

Rétrospection, Introspection et prospection

 

Charles Zacharie Bowao part de la conférence nationale souveraine pour permettre de comprendre ce qu’il appelle le « vrai faux problème de la constitution du 20 janvier 2002 ».

Tout d’abord, il montre que le « plus jamais ça » devenu désormais slogan vide a tourné le dos à ceux qui l’ont invité sur la scène politique congolaise. Ensuite, il souligne que l’idée de changer la Constitution a engendré diverses attitudes au sein de la classe politique congolaise : déchainement des passions, circulation de l’argent et son corolaire la corruption des esprits, la manipulation des consciences, le fanatisme militant embrigadant les médias d’État. L’auteur dénonce aussi l’ethnocentrisme qui guide les hommes politiques qui se considèrent comme les sauveurs de la république. C’est le règne de la tragédie, parce que la politique veut sacrifier l’éthique, comme il l’écrit: « La politique est tragique lorsqu’elle se joue sans fondement politique. Lorsque le plaisir du pouvoir va au-delà du raisonnable, il devient pathologique. De ce plaisir pathologique du pouvoir au déplaisir tragique d’une société, il n’y a qu’un pas que l’on appelle couramment le saut dans l’inconnu » (Bowao, 31). En fin de compte lorsque le déraisonnable emboîte le pas au raisonnable, c’est la naissance de la tragédie.

 

On retrouve dans le livre les différentes questions qui se posent aux pays africains en voie de démocratisation : la Constitution, la manipulation de la population, la durée des mandats, la limite d’âge, la répression, la haine de l’alternance démocratique. C’est le cas du Congo, du Tchad, du Cameroun, du Gabon, le Togo, le Burkina Faso de Compaoré, la RCA de Djotodja où la dérive ethnocentriste, égocentrique et clanique ont pris les couleurs des parades nationales, mêlant hypocrisie, haine, jalousie et mauvaise foi considérés désormais comme critères de la politique ethnocentriste. Bref, l’auteur évoque la situation qui prévaut dans la plupart des pays d’Afrique où le pouvoir est mystifié et tend à se « monarchiser » en vue d’excuser toutes les dérives et les folies des gouvernants. L’auteur estime aussi que les problèmes que soulèvent les tyrans des pays africains conduisent inéluctablement à la tragédie républicaine. D’où la dénonciation, dans le cadre du Congo par exemple, que l’échec de la démocratie ne se perpétue dans le pays, car comment comprendre qu’après la victoire face au monopartisme, le Congo redevienne encore aujourd’hui un état totalitaire et monolithique ?

 

Au niveau de l’introspection, la solution pour l’auteur est évidente: l’éthique, la responsabilité, l’alternance démocratique et l’amour du bien commun se matérialisant par une conversion des mœurs et du regard sur notre société.

 

Dans la dimension prospective du livre, Charles Zacharie Bowao estime qu’il « n’existe pas de démocratie à l’africaine ou à la congolaise, encore moins substantiellement de constitutionalisme de semblable nature. En ses principes fondateurs, ou en ses normes pratiques, la démocratie est universelle. La science juridique ne l’est pas moins. Dans ce sens, nul ne devrait avoir peur de l’alternance démocratique. Celle-ci participe de la respiration normale d’un pays. C’est cela le bon sens démocratique, qui n’a strictement rien de comparable avec une quelconque légende des termitières ». (Bowao, 64-65)

 

À l’embranchement de la philosophie politique, de la Logique, du droit, le livre de Charles Zacharie Bowao interpelle par une dimension pratique constante des questions qu’il soulève. Ce qui montre à juste titre que le philosophe n’est pas seulement celui-là qui, marchant avec une bougie le jour, contemple des étoiles inexistantes dans la clarté du jour. Bien au contraire, le philosophe congolais démontre que le philosophe est celui-là même qui se préoccupant des questions de son temps et de son milieu de vie, sait aussi s'engager pour faire bouger les choses.

 

 

La mission de l’intellectuel

 

Le temps des indépendances a été celui d’une naissance, naissance des élites africaines. Mais que sont devenues aujourd’hui ces intellectuels d’il y a cinquante ans, ou encore, puisque l’on parle d’une renaissance Africaine, quel pourrait l’impact des intellectuels africains, ou quels pourraient être l’impact des intellectuels africains? Si aujourd’hui, les sociétés demeurent conscientes qu’on ne peut se passer de cette conscience intellectuelle, il reste que plusieurs intellectuels africains, qui non seulement d’avoir voulu faire de son intellectualité un métier, ont abdiqués et se sont laissés happer par le populisme politique en sacrifiant ce qu’ils avaient de plus cher : le savoir et l’humanité. En intégrant les intellectuels dans leur politiques, les pouvoirs politiques ont aidé ces derniers à devenir des hommes machines et bavards dont le maraudage intellectuel est devenu la norme. Aujourd’hui la stagnation de la politique africaine peut désormais être imputée à ces Universitaires devenus des penseurs pirates car ils sont entrés dans le sillage du brigandage de la connaissance, de la mêmeté et de la répétition.

 

 

Charles Zacharie Bowao n’hésite pas, dans son livre, à faire référence de l’ouvrage de Julien Benda, La trahison des clercs, pour montrer combien les intellectuels congolais et africains sacrifient les valeurs universelles pour des intérêts égoïstes. Chacun semble vouloir à tout prix plaire au Président de la République, et là tous les moyens sont bien pour fossoyer non seulement la science, mais aussi la démocratie et les autres. C’est pourquoi assumant sa mission d’Intellectuel-philosophe, il invite ses concitoyens, à faire montre de leur courage et de leur engagement pour dénoncer tous les maux qui minent la société ; car si en Afrique les intellectuels ont créé une sorte de pacte de destruction lente et massive avec les pouvoirs en place, il n’est jamais trop tard pour eux de revenir à leur vocation première qui consiste, comme l’écrit Malolo Dissaké, « à mettre en mouvement une pensée critique libre et responsable, qui pratique ordinairement la subversion éthique, y compris et surtout en politique, et qui a pour seule gouverne la poursuite de la vérité en toute indépendance d’esprit » (Bowao, 16) 

 

 

En quoi ce livre parle-t-il à l’Afrique aujourd’hui ?

 

Charles Zacharie Bowao est fils de son temps et philosophe de son époque. Il le montre en soulevant des questions pertinentes qui touchent la vie politique dans son actualité la plus contemporaine. La question de l’intégration démocratique africaine est une question présente dans tous les esprits, parce qu’elle demeure la condition importante pour que le Continent s’embarque dans l’Universel. Qu’il s’agisse de la démocratie, du pouvoir, de la gouvernance, de l’éducation, du développement, la plume de Charles Zacharie Bowao répond toujours « présente ».

 

 

Tout compte fait, il est donc temps que les pays africains tournent la page noire des changements politiques désastreux et illégaux matérialisés par les coups d’État, les tricheries massives lors des élections et des hold-up constitutionnels, la gangrène de l’ethnocentrisme qui est une « dénaturation historique, qui entrave la volonté populaire exprimée et reconnue de temps à autre. » (Bowao, 36). Sans cela, il nous sera difficile de faire partie de la grande famille des nations politiquement stables où ce ne sont pas les chefs d’État qui sont forts mais les institutions. Le vivre-ensemble en dépend. Pour des intérêts personnels et égoïstes, les dictateurs doivent-ils s’auto-prescrire une descente progressive aux enfers et imposer la misère à leur population ?

 

 

 

Pénélope Mavoungou

 

Ouvrage:

Charles Zacharie Bowao, La Tragédie du Pouvoir. Une Psychanalyse du Slogan Politique, Paris, Éditions Dianoïa, 2015, 72p. ISBN:978-2-37369-007-1

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16/03/2016
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