Philosophie-politique-Recensions d'ouvrages

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La condition de l'étranger selon Guillaume Le Blanc

Dedans, dehors:  Guillaume Le Blanc, professeur à l’Université de Créteil, prend ces adverbes comme base de pensée de la condition d’étranger, d’après le sous-titre, ou aurait-on écrit, des étrangers. Le livre touche à la condition des sans-papiers, de ceux et celles qui attendent « le dégel juridique » (p. 13). Il s’intéresse à la situation des personnes qui vivent dans l’espoir d’obtenir un jour la régulation de leur situation. Dans l’espace partagé, il y a ceux qui ont des droits tandis que d’autres en sont dépourvus. La nation a ses « nous » et elle trie ses « autres »/ « eux ». L’auteur réfléchit également sur la nature de l’hospitalité. Le livre est riche en thèmes qui reflètent la vie difficile endurée par des personnes en Occident du fait de leur déplacement de ce qui était considéré comme le chez-eux vers un ailleurs souvent hostile où les structures qui les invisibilise. L’étranger est-il celui qui vient d’ailleurs ? Peut-on se considérer soi-même ou est-on désigné comme étranger ?  La construction de l’étranger fait de lui une personne exploitée et précarisée. Il est dévalué tandis que ceux du dedans sont évalués. 

 

 

L’étranger, un subalterne considéré comme « rien »

 

Le livre questionne « la raison coloniale », ici, l’étranger est le dominateur qui détruit les coutumes en imposant la sienne. Il est bien au service de l’hégémonie de sa nation au mépris des structures du pays dominé. « Le sujet colonisé » (p. 15) est ainsi transformé en « étranger dans son propre pays » (p. 15). De plus en plus, en contexte postcolonial, « le colonisé est poussé par la misère à devenir un migrant qui tente sa chance dans l’ancien pays colonisateur », au risque de devenir, « un être de nulle part, un paria » (p. 15). Une telle condition nous met en écho des propos de SEXXION D’ASSAULT : « à ceux qui viennent à la nage et repartent en charters ». 

 

 

Sans se contenter de lister ces situations, l’auteur pense rigoureusement: « Que se passe-t-il quand l’étranger devient le vaincu, quand il n’est plus qu’un subalterne ne comptant pour rien ? A quelle forme culturelle demeurent-il relié ? Comment peut-il contester les formes de vie hégémoniques qui l’ostracisent ? » (p. 16).  Comment penser la question du témoignage sur la vie des étrangers, ne sont-ils pas témoins de leur propre vie ? Installé dans des structures où il peut témoigner, son témoignage est-il accueilli, les structures où il parle sont-elles légitimes ? 

 

 

« Pourquoi la nation crée-t-elle ainsi une humanité instituée et une humanité périphérique ? Est-ce pour convoquer la seconde selon les besoins et exigences de la première ? »(p. 58) Il faut l’admettre, « il existe bien un racisme d’État engendré par les privations de droits qu’entraîne le traitement des migrations. Refuser à un migrant les droits élémentaires, le reléguer au ban de la nation en lui signifiant qu’il ne peut pas atteindre son centre, c’est, au sens fort du terme, hypothéquer son existence sociale et, par extension, déshumaniser une vie en lui retirant toute possibilité de soutien national » (p. 58). Les démocraties considèrent paradoxalement la circulation des bien comme « plus légitime que la circulation des personnes » (p.59)

 

 

 

« L’étranger comme émigré » 

 « Penser l’étranger comme émigré, c’est d’abord souligner qu’il est un sujet quittant son chez-soi et ses formes de vie quotidiennes avant d’être un débarquant. » (p. 60) ; encore faudrait-il savoir si l’émigré se désigne comme tel ou il est plutôt désigné ainsi par le pays d’accueil. L’émigré apparaît surtout « comme sujet brisé » (p. 62). L’émigré fera l’épreuve du déracinement. « émigrer, c’est ne plus s’appartenir, voir un nouveau soi émerger dans les limites de l’ancien soi et s’apparaître de ce fait comme un témoin précaire de soi-même »(p. 65).

 

 

L’émigré fait l’expérience d’une double précarité. « Elle surgit d’abord de la fragilité du moi, dans son incertitude à pouvoir être encore-soi. » (p. 65) [ensuite], elle est liée à la « difficulté de témoigner » (p. 66). En cela, « l’émigré n’est pas seulement un partant incertain, il est aussi un parlant improbable qui peine à dire ce qu’il vit réellement. » (p. 66)

 

 

L’émigré peut l’être pour des raisons économiques et politiques ; il peut aussi se faire qu’il devienne un « émigré misérable »(p. 75) Qu’est ce qui pousse les gens à partir de chez eux ? « L’émigré quitte une terre, une culture, une langue, sa famille, ses amis. Il tend lui-même à devenir un membre fantôme aux yeux de l’immigré qu’il deviendra dans la société de consommation »(p. 76). Pour revenir à l’émigré misérable, il « endosse l’habit de l’immigré travailleur et perd progressivement son existence essentielle, qui devient fantomatique, au profit d’une existence qu’il ne peut plus partager qu’avec d’autres qui se trouvent dans la même condition que lui : les désaffiliés, des dénationaux » (p. 77)

 

 

L’ouvrage s’intéresse également aux conditions de l’immigré « comme débarquant », « comme résident provisoire » (p. 87) et « comme travailleur » (p. 95). L’étranger est soit appelé à s’intégrer ou à voir sa vie reléguée dans la sphère de son univers clanique qu’il recompose malgré lui dans un monde qui ne l’accueille pas nécessairement. Celui qui réussit est considéré comme « bon » étranger tandis que le deuxième reçoit le qualificatif de « mauvais ». (p. 107). L’étranger est précarisé par le droit et la loi qui l’incitent sans cesse à passer des tests. Il est passible de sanction et d’examen.  L’étranger est toujours menacé d’être considéré comme pariai ; il est la personne de trop. Il est le proscrit. 

 

 

 

L’étranger, une chance pour la Nation ?  

Le chapitre V intitulé, « hospitalités » démarre par une question : « Ne faut-il pas (…) renverser la relation de la nation à l’étranger et considérer celui-ci comme une condition de renouvellement plutôt que comme un danger ? Ne peut-on pas tenir la déstabilisation de la nation produite par l’étranger pour une occasion d’agrandir la nation produite la dotant de références multiples » (p. 171). L’étranger apporte d’autres manières d’envisager la vie qui rament parfois à contrecourant du récit national. Pour se faire entendre, les étrangers considérés comme sans papier s’organisent. « La lutte pour l’obtention de papiers, les occupations d’églises, les grèves de la faim apparaissent comme des formes de luttes extrêmes dictées par l’impératif de la visibilité » (p. 177-178) ; « Lutter pour l’obtention de papiers, ce n’est donc pas seulement lutter pour des droits sectoriels mais, au contraire, lutter pour la visibilité sociale des « sans-voix » en combattant la chaîne de l’exclusion qui commence avec la désignation et se poursuit par la précarisation des droits, du logement, du travail, et plus généralement de l’accès à la nationalité » (p. 178).

 

 

La vraie question est celle de savoir si les nationaux accepteront de voir s’altérer leur discours au contact des autres récits. Tout compte fait, ce livre mérite d’être lu. Car la condition d’étranger est problématique dans plusieurs pays. L’on a en mémoire les actes de xénophobie rencontrés en Afrique du Sud,  où des personnes étrangères sont violentées sous prétextes qu’elles viennent « prendre le travail des nationaux » ; ou en Afrique Centrale où certains sont obligés de quitter le territoire d’accueil, le Gabon, la Guinée Equatoriale étant forcés de rentrer « chez eux ». L’on peut également avoir en image les figures des réfugiés qui peinent à avoir une place favorable dans les capitales européennes, l’immigration étant vue comme le responsable des violences que subit l’Occident. Il y a aussi des refoulés qui crient car ils sont reconduits chez eux ; ou à qui est refusé l’accès au territoire parce que n’ayant pas rempli les conditions réglementaires du séjour.  L’ouvrage de Guillaume Le Blanc nous interpelle dans la mesure où se crée de plus en plus des « communautés d’exclusion ».  Ces différentes vies reléguées reviennent à la mémoire quand nous ouvrons le livre de Guillaume Le Blanc qui est un appel au vécu de la diversité dans le respect de la pluralité des récits. 

 

 

 

François Xavier Akono. 

 

 

Référence

 

Dedans, dehors (Paris, Seuil, 2010)

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08/06/2016
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