Philosophie-politique-Recensions d'ouvrages

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Benjamin Constant: De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes

Doit-on réhabiliter la liberté selon les Anciens ou bien la vivre à la manière des Modernes ? Quel type de gouvernement faut-il pour la France d’après la Révolution : un système représentatif ou encore un système de démocratie directe comme chez les Anciens ?  D’une grande ambition politique, le discours de philosophie politique prononcé par Benjamin Constant à l’Athénée royal de Paris en 1879 est une approche de réponse à ces questions, car il se situe au cœur d’un débat entre les Libéraux (Madame de Staël,  favorables et qui défendent les libertés individuelles et politiques) et les libéraux ultras favorables à une restauration de l’Ancien Régime. Guidé par la défense de la liberté individuelle, Benjamin Constant est pour une démocratie représentative, seule susceptible de vaincre le despotisme ambiant et d’éviter de sombrer dans la proscription antique. 

 

 

Après un bref aperçu sur les deux sortes de système politique, celui des Anciens grecs (aristocratie monacale) et des Gaulois (théocratique et guerrier), Constant démontre que la liberté des Anciens était différente de celle des Modernes, et qu’il est nécessaire que cette différence demeure.

 

 

La liberté des Modernes.

 

L’énonciation de Constant sur la liberté des Modernes se résume de la manière suivante :

« C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, (…). Enfin, c’est le droit pour chacun, d’influer sur l’administration du gouvernement (…) ». (p. 10)

 

Comme on peut le constater ici, chez les Modernes, c’est l’individu qui est premier par rapport à la cité, même si à la fin de son discours, Constant n’hésite pas à en pointer les failles comme le fera plus tard Tocqueville en pointant la notion de « l’individualisme » comme conséquence de la modernité démocratique mais aussi comme lieu du fracassement de la citoyenneté et de la liberté, car à vouloir trop se retirer dans la sphère privée, l’individu moderne finit par générer un pouvoir despotique. Telle est, en réalité, l’ambivalence sur lequel se joue la position de Constant.

 

 

La liberté des Anciens

 

Bien qu’il se défende, à la fin de son discours sur l’absolue nécessité de combiner les deux sortes de liberté, il n’en demeure pas moins que Constant est d’abord considéré comme celui qui privilégie la liberté des Modernes. Et c’est là tout l’intérêt d’étudier cette œuvre pour mieux comprendre l’esprit qui anime les philosophes politiques de son temps, parce que ce qui est sûr c’est que contrairement à Rousseau (qu’il ménage le plus souvent) et à l’abbé de Mably (qu’il fustige) qui préconisent une démocratie directe comme chez les Anciens, Constant, lui, va insister sur la nécessité d’une démocratie représentative. En effet, pour lui la liberté des Anciens se fonde sur la participation des citoyens à la vie publique et à la vie politique de la cité, sans laisser beaucoup de possibilités à l’individu car, la liberté des Anciens « consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, (…). Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions  (…) ».  (p. 12)

 

 

Tout bien pesé, pour Constant le collectivisme qui caractérise la liberté chez les Anciens freine l’initiative individuelle et noie la possibilité de l’exercice de sa propre la liberté, car c’est toujours la communauté qui est première. Cette autorité du groupe, écrit-il, gêne la volonté de l’individu. Si les Anciens parlent de la souveraineté de l’individu, pour Constant c’est un individu lié, de manière assez dépendante à la communauté. Donc il est citoyen certes, mais son individualité est inexistante, parce que c’est le collectif qui détermine son existence sociale. En combinant les deux approches de la liberté, il est possible de pallier à diverses situations qu’entrainent l’exercice des libertés. On pourra ainsi parler d’une autonomisation du sujet en lien avec le respect de la communauté, car pour qu’une société marche il faut savoir conjuguer les deux dimensions qui ne peuvent se passer l’une de l’autre. L’individu a besoin du citoyen de même que le citoyen n’est rien sans l’individu.

 

 

 

Pour conclure

 

Constant conclut donc que la liberté des Anciens ne peut être exécutée par les modernes, car les premiers exerçaient une démocratie directe qui était fondée sur « une participation active et constante au pouvoir collectif » (p. 21). La liberté des modernes doit rimer avec indépendance privée et peut se passer de la conscience collective. Il écrit à propos : « Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même partie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances » (p. 21). Il refuse donc le sacrifice de la liberté individuelle (premier besoin des Modernes) pour le rétablissement de la liberté politique, car il estime que demander aux individus de sacrifier leur liberté c’est les tuer dans ce qu’ils ont de plus cher. Mais il insiste sur le fait qu’exalter la liberté individuelle ne signifia par qu’il diminue la liberté politique. Non, il estime juste qu’elle vient après la liberté individuelle. Au-delà des ambiguïtés qu’il a pu soulever, le discours de Constant, devenu un incontournable de la philosophie politique, constitue un tremplin nécessaire pour repenser les questions de libertés.

 

 

 

 

Pénélope MAVOUNGOU

 

 

Qui est Benjamin Constant ?

 

Romancier, philosophe et homme politique français. Il est l’auteur de nombreux essais sur les questions politiques et religieuses. Avec d'autres libéraux, il s'oppose bientôt à la monarchisation du régime.

 

 

 

Références :

 

Benjamin Constant, De la liberté des Anciens, comparée à celle des Modernes, Mille et une nuits / La petite collection, mai 2010, 59 pages.

 

 

Aller plus loin,

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Tome II, Paris Flammarion, 1993.

Isaiah Berlin, L’éloge de la liberté, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1994

Charles Taylor, La liberté des Modernes, Paris, Puf, coll. « philosophie morale », 1999.

Émeric Travers,  Benjamin Constant, les principes de l’histoire, Paris, Honoré Champion, 2005.

 

 

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09/07/2016
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